Appel aux élus

Organiser la résilience des territoires collectivement pour se préparer aux chocs à venir 

Nous saisissons la période des élections municipales pour interpeller les élus et futurs élus sur des sujets qui nous paraissent importants dans ce contexte de risques et bouleversements systémiques, dont le Covid-19 est un exemple.

Pour faire face aux changements globaux (climatiques, effondrement de la biodiversité, dépendance de nos systèmes d’approvisionnement aux énergies fossiles…) nos territoires n’auront pas d’autre choix que de s’adapter et anticiper les crises à venir afin d’assurer le maintien de leurs fonctions essentielles en tenant compte des structures existantes, des dynamiques d’acteurs, des interdépendances et boucles de rétroactions et enfin des citoyens eux-mêmes(1,2).

Cette résilience à construire nécessite de faire un diagnostic des risques et des vulnérabilités actuels et à venir.

Partout et maintenant.

Sans indicateurs ou visibilité sur les scénarii possibles mais surtout sans prospective ou connaissance des futurs déjà engagés ou empêchés, il est difficile au niveau local de se faire une idée de la situation actuelle, des interrelations et dépendances aux flux (en eau, alimentation, énergie etc..), des secteurs à prioriser et ceux dont il faut accompagner la fermeture ou la réaffectation en tant que causes structurelles de la destruction de nos socio-écosystèmes sur place à la manière par exemple du projet Closing World(3).

Au niveau global cependant, la littérature scientifique ne manque pas et il paraît aujourd’hui incontestable que nous nous dirigeons droit vers un aller sans retour possible d’au moins 3°C de réchauffement climatique d’ici la fin du siècle(4) . Cela aura au fil du processus, des impacts énormes sur l’ensemble du vivant et sur l’organisation de nos modes de vie.

Le local aura donc à s’adapter à un contexte global s’empirant, le constat actuel est alarmant. Tant au niveau du déclin structurel du vivant(5) que du dépassement des limites planétaires(6,7) tant en terme de ressources naturelles que des seuils déjà dépassés ou qu’il ne faudrait pas dépasser . C’est à la fois dans notre individualité et collectivement que nous allons devoir anticiper et nous adapter, notamment en terme de répétition du phénomène d’épidémie que nous connaissons actuellement(8).

Il est aussi crucial d’intégrer une vision prospective dans les politiques publiques, du local au national ainsi que dans la gestion des risques; mais aussi de faire des retours d’expérience face aux nouvelles crises.

Vous, élus et futurs élus.

Actuellement, la dépendance aux transports longue-distance et l’insuffisance de la production et de la main d’œuvre alimentaire locale nous rendent vulnérables à des ruptures d’approvisionnement en cas d’attaque sur les structures logistiques, de décisions des pays exportateurs de limiter leurs ventes hors du territoire, grèves routières, inaccessibilité en pétrole ou autre événement imprévisible.(9)

Nous en appelons à votre responsabilité qui est notamment de prévoir et d’assurer la sauvegarde des populations ainsi que leur alimentation en eau et en nourriture(10). 

Il serait inconscient de laisser la situation se dégrader au point qu’aucun levier ne soit mobilisable pour assurer les conditions minimales du vivre-ensemble, notamment par le maintien d’une politique « business as usual » qui ne nous rendra que plus vulnérables(11) et entraîne une défuturation (rendre impossible des futurs par le design actuel des industries, des innovations voire des récits, ne prenant pas en compte les perspectives d’effondrement)(12).

Or, c’est ce qu’il risque de se passer sans prise en compte de la dépendance totale au pétrole pour notre production et notre approvisionnement, y compris au niveau local, ou la centralisation des compétences en terme d’entretien des infrastructures.

Rappelons-le également , 80% des cultures du monde ne sont possibles que grâce à la pollinisation, et, les principaux services écosystémiques étant menacés, il devient urgent de se préoccuper de la destruction du vivant(5) y compris également au niveau local.

Il est primordial de proposer des mesures résilientes pour accompagner ces changements et ainsi éviter des impacts brutaux, des ruptures inévitables, signifiant en cas de non préparation un bilan matériel et humain considérablement lourd. Celui-ci ne ferait qu’alimenter le ressentiment envers les responsables de ne pas avoir agi plus en amont de ceux qui souffriront des conséquences, accentuant encore les tensions sociales pouvant menacer jusqu’à la sécurité civile et nationale. 

L’exercice est d’autant plus difficile qu’il est tentant de tomber dans le piège qu’est le mythe de la croissance verte, cependant il ne s’agit que d’une fuite en avant qui ne garantit en rien à terme l’habitabilité de nos territoires.

Pour parvenir à cette préparation et être force d’anticipation, la mobilisation de toutes les forces territoriales en présence est nécessaire afin d’alerter et agir sur des questions qui se reposeront durant les prochaines crises, et de les aborder aux échelles pertinentes.

Propositions pour les communes.

Nous vous proposons d’intégrer explicitement dans les projets territoriaux à la fois la résilience alimentaire, mais aussi les risques et les dynamiques de changements globaux et plus locaux (changement climatique, urbanisation, perte de biodiversité, chocs systémiques tels que crise économique, sécheresses, pandémies, etc.).

Concernant la résilience alimentaire

Comme le préconise « Les Greniers d’Abondance« (13) il est urgent de : 

  • Préserver les terres agricoles avec comme objectif zéro artificialisation nette 
  • Augmenter la population agricole 
  • Favoriser l’autonomie technique et énergétique des fermes, filières locales de conception, de construction et de réparation d’outils, l’indépendance énergétique comme autant de réponses à l’épuisement des ressources.
  • Diversifier les variétés cultivées et développer l’autonomie en semences grâce à un réseau local de sélection et de partage de celles-ci.
  • Adopter une gestion intégrée de la ressource en eau, l’agriculture étant en première ligne face aux sécheresses de plus en plus sévères.
  • Évoluer vers une agriculture nourricière et diversifier les productions locales, pour garantir la satisfaction des besoins de base de la population. 
  • Généraliser l’agroécologie
  • Développer des outils locaux de stockage et de transformation silos, moulins, laiteries… En effet, pas de résilience alimentaire sans possibilité de traiter localement la production.
  • Simplifier et raccourcir la logistique et l’achat alimentaire afin de réduire notre dépendance aux transports pour nous alimenter, grâce à des filières de distribution locales et des commerces de proximité. 
  • Manger plus végétal
  • Recycler massivement les nutriments

Les régies agricoles communales comme à Mouans-Sartoux (06) peuvent également permettre une reprise en main de l’alimentation locale et participent à la résilience des territoires, bien qu’elles soient encore peu nombreuses en France car le dispositif est coûteux et s’inscrit dans une perspective de long terme, à contre-courant des logiques de profit régissant aujourd’hui la production alimentaire.

Les Projets Alimentaires Territorialisés(14) sont également des outils qui permettent d’élaborer en concertation avec tous les acteurs du territoire un diagnostic et une revisite du système alimentaire et de ses filières, depuis la production jusqu’à la vente. Ceci peut être l’occasion d’engager ou réorienter sa politique alimentaire territoriale de manière durable.

Concernant la gestion des risques

Dans tous les documents que nous avons pu consulter et qui déterminent les actions à mettre en œuvre pour le secours ou la sauvegarde de la population au niveau local, pas une seule fois nous n’avons vu émerger de nouveaux risques liés à l’Anthropocène.
Pas une fois nous n’avons pu lire qu’il était à prévoir une hausse de la fréquence mais également de la gravité des catastrophes, vu une réelle prise en compte du risque de rupture d’approvisionnement en raison de catastrophes, ou même simplement de retards dans un maillon de la chaîne qui peuvent entraîner par effet domino des pénuries en bout de chaîne sur certains biens ou services pour la population.
Ceci est également valable pour les principes actifs qui composent nos médicaments qui sont produits à 80 % en Asie, en Chine et en Inde(15).

« En effet, aujourd’hui, production et consommation ne sont plus territorialisées et même les zones rurales sont alimentairement vulnérables, perfusées par le ballet des camions de la grande distribution, l’autonomie alimentaire de nos territoires n’étant en moyenne que de 2 %…«  Stéphane Linou

Aujourd’hui il est possible sur son territoire de repenser et revoir sa gestion des risques. Cela peut se faire notamment par les outils de la loi de modernisation de la vie civile d’août 2004(16) que sont les :

  • Plans Communaux de Sauvegarde (PCS), obligatoires si la commune dispose de Plans de Prévention des Risques Naturels, et recommandé pour les communes qui souhaitent se préparer aux risques majeurs. Il serait pertinent de les mettre en place ou les réviser à l’aune des nouveaux risques, tels que le risque de rupture d’approvisionnement alimentaire. La ville de Dompierre-sur-Yon a d’ailleurs inscrit un tel risque au cahier des charges pour la rédaction de son Plan Communal de Sauvegarde(17).
  • Documents d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM), document obligatoire si un PCS est présent, à destination des populations. Ces documents sont parfois absents, peu accessibles et orientés prioritairement sur les risques naturels et industriels historiques. Nous vous proposons une relecture et actualisation de ce document. 
  • Réserves Communales de Sécurité Civile (RCSC)(18)qui permettent de mobiliser les citoyens qui deviennent collaborateurs occasionnels du service public, en articulation avec la municipalité et les services de secours pour intervenir en cas d’urgence ,et qui peut étendre ses missions selon les spécificités du territoire. Il s’agit là de « bonne volonté organisée » à la fois dans les territoires et dans le temps long. Si vous avez mobilisé des citoyens en cette période de Covid-19, il est donc possible de les orienter sur vos réserves communales par la suite. Cette réserve est soit créée et mobilisable de fait si elle est inscrite au Plan Communal de Sauvegarde, soit à créer lors d’une délibération du Conseil municipal. De plus en plus de communes les mobilisent(19).

Il est également possible de lier la question de la résilience alimentaire et la réserve communale(20) en lui donnant la possibilité d’être un observateur et un acteur vis à vis du risque de pénurie alimentaire. Et ainsi avoir la possibilité de proposer ses services quant à la constitution et la redistribution de stocks de nourriture, du ravitaillement des personnes vulnérables, voire en étant formée à la continuité et/ou l’encadrement des activités nourricières locales, même en cas de confinement.

La formation massive aux bases du maraîchage et à la continuité d’une production de nourriture locale ainsi que la nécessaire compréhension de l’articulation entre alimentation et sécurité civile doivent être des priorités si nous voulons prétendre à une démarche de résilience territoriale.


Concernant la sécurité civile, nous constatons actuellement une mobilisation spontanée des citoyens dans le cadre de la crise épidémique du Covid-19, comme souvent en période de crise. C’est l’occasion pour nous d’attirer votre attention sur le fait que cette mobilisation est organisée dans l’urgence pour répondre à l’urgence. D’un autre côté, la structure étatique, malgré ses discours, ne semble pas avoir la volonté de mettre en œuvre des mesures à la hauteur des enjeux écologiques, alimentaires, sanitaires, économiques et démocratiques ; la gestion des masques ne l’illustre malheureusement que trop bien. L’absence ou la mauvaise gestion des communs (positifs comme négatifs(21)) illustrent ce besoin de renouveler gouvernances et politiques publiques.

Pour résumer

Nous vous demandons en tant qu’élus, futurs élus, listes pour les municipales de vous emparer de ces sujets des nouveaux risques majeurs, ainsi que la résilience alimentaire pour lesquels vous avez et aurez à la fois responsabilité et leviers.

La résilience alimentaire est un premier pas vers une prise en main locale et transversale de la politique au sens de vie de la cité, nous vous encourageons donc à en faire un sujet prioritaire, en cessant l’artificialisation des sols, en envisageant l’application du droit de préemption sur les terres agricoles ou par la mise en place de régies agricoles communales et des Plans Alimentaires Territorialisés afin de garantir en cas d’urgence une solution alimentaire locale et dans le temps long l’amélioration de la santé via une alimentation plus saine et territorialisée. Il est tout aussi important de revoir les PCS, les DICRIM, en concertation avec les habitants afin que la sécurité civile soit l’affaire de tous et que chacun soit conscient des enjeux en terme de risques territoriaux. 

Loin d’une écologie de façade ou d’un discours faussement rassurant, il est temps de déployer les dispositifs déjà existants et d’inventer ceux nécessaires pour garantir la sauvegarde de la population et du territoire en ces temps d’accélération du réchauffement climatique et à l’aube d’une crise économique majeure.

Cela ne peut passer que par une connaissance commune des risques auxquels nos territoires sont exposés et par l’abord de ces sujets sur le plan politique.

Nous vous demandons d’intégrer les associations, citoyens et autres collectifs sensibles au sujet de la résilience, au processus de réflexion et d’organisation de celle-ci au niveau territorial à l’aune des nouveaux risques (sécheresses à répétition, confinement, rupture d’approvisionnement des flux, crise économique etc.). Ceci afin de co-construire une culture commune et une solidarité de terrain nous préparant à vivre avec ces crises et chocs, et non plus à uniquement les subir et réagir dans l’urgence.

Notre sauvegarde sera commune ou ne sera pas. 

Le collectif Resiliere

Bibliographie et ressources

1. Servigne P, Stevens R. Comment tout peut s’effondrer: petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes [Internet]. 2015 [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: http://banq.pretnumerique.ca/accueil/isbn/9782021223330

2. Sinaï A, Stevens R, Carton H, Servigne P. Petit traité de résilience locale. 2015.

3. Défaire le monde ? Un programme pour l’Anthropocène – A. Monnin / D. Landivar [Internet]. [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=4z8du0Aqvnc&fbclid=IwAR0j5fxv16FUyxFG592o86sdvdcr3WVibNJtGpDoIl1hGL0QNqaJJLZSkXU

4. Réchauffement climatique : plus une minute à perdre pour éviter le pire (ONU) [Internet]. ONU Info. 2019 [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://news.un.org/fr/story/2019/11/1056951

5. Communiqué de presse: Le dangereux déclin de la nature : Un taux d’extinction des espèces « sans précédent » et qui s’accélère   | IPBES [Internet]. [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://ipbes.net/news/Media-Release-Global-Assessment-Fr

6. Planetary Boundaries: Exploring the Safe Operating Space for Humanity. Ecol Soc Conten Un Appel À Trad En Angl [Internet]. 2009; Disponible sur: http://www.ecologyandsociety.org/vol14/iss2/art32/

7. Rockström J. A safe operating space for humanity. Nature [Internet]. 23 sept 2009; Disponible sur: https://www.nature.com/articles/461472a

8. Schaub C. « La crise du coronavirus est une crise écologique » [Internet]. humanite-biodiversite.fr. 2020 [cité 29 avr 2020]. Disponible sur: http://www.humanite-biodiversite.fr/article/la-crise-du-coronavirus-est-une-crise-ecologique

9. Servigne P, Cochet Y, Hervé-Gruyer P, De Schutter O. Nourrir l’Europe en temps de crise: vers des systèmes alimentaires résilients. 2017.

10. Pouvoirs et obligations des Maires [Internet]. Alertons nos Maires! 2018 [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://sosmaires.org/articles/responsabilite/

11. Riahi K, Rao S, Krey V, Cho C, Chirkov V, Fischer G, et al. RCP 8.5—A scenario of comparatively high greenhouse gas emissions. Clim Change. 13 août 2011;109(1):33.

12. Internetactu. Désinvestir, désinnover, désincuber : demain, la dernière start-up ? 12 mars 2020; Disponible sur: https://www.lemonde.fr/blog/internetactu/2020/03/12/desinvestir-desinnover-desincuber-demain-la-derniere-start-up/

13. Les Greniers d’Abondance – vers la résilience alimentaire ! [Internet]. Les Greniers d’Abondance. [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://resiliencealimentaire.org

14. Les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) [Internet]. RNPAT. [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: http://rnpat.fr/les-projets-alimentaires-territoriaux-pat/

15. Coronavirus : quel impact pour les principes actifs des médicaments importés de Chine ? [Internet]. euronews. 2020 [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://fr.euronews.com/2020/02/27/coronavirus-quel-impact-pour-les-principes-actifs-des-medicaments-importes-depuis-la-chine

16. Loi n° 2004-811 du 13 août 2004 de modernisation de la sécurité civile.

17. Ville de Dompierre-sur-Yon. Marché public de Dompierre-sur-Yon [Internet]. 2019. Disponible sur: https://stephanelinou.fr/images/documents/Lettre/PCSDompierresurYon.pdf

18. Amdouni-Boursier S-L, Evrard S. La Réserve Communale de Sécurité Civile [Internet]. 2020. Disponible sur: https://bit.ly/2yNks2n

19. Coronavirus : certains maires font appel aux réserves communales de sécurité civile, exemples à la Quinte et Angers [Internet]. France 3 Pays de la Loire. [cité 28 avr 2020]. Disponible sur: https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/maine-et-loire/angers/coronavirus-certains-maires-font-appel-aux-reserves-communales-securite-civile-1810122.html

20. Amdouni-Boursier S-L, Evrard S. Réserve Communale de Sécurité Civile et résilience alimentaire [Internet]. 2020. Disponible sur: https://bit.ly/2W5rEie 21. Monnin A, Roussilhe G, Landivar D. L’obsolescence à Programmer [Internet]. 2018. Disponible sur: https://bit.ly/3cToftA

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